Le pouls des entreprises au T1 2026 : un dynamisme de façade sur fonds de difficultés persistantes
Un article Infogreffe x Les Echos Le Parisien Services
L’année 2025 s’était achevée sur une nette dégradation du tissu entrepreneurial : près de 460 000 radiations, en hausse de 51,5 %, plus de 63 000 procédures collectives à un niveau historiquement élevé, et des tensions de trésorerie toujours diffuses. C’est dans ce contexte déjà fragilisé que s’ouvre l’exercice 2026. Les données du premier trimestre, issues des greffes des tribunaux de commerce, ne signalent à ce stade aucune inflexion nette : les créations progressent, mais les fragilités structurelles persistent et les difficultés héritées de l’année précédente ne se résorbent pas.
2025, une rupture dont le T1 2026 porte encore la marque
Pour comprendre le premier trimestre 2026, il faut partir de ce que 2025 a installé. L'an dernier a été marqué par une accélération sans précédent des sorties du tissu économique, bien au-delà du simple renouvellement entrepreneurial. Les radiations d'office avaient progressé de près de 90 %, celles consécutives à une procédure collective de près d'un quart. Le nombre de redressements judiciaires avait lui-même augmenté de 12,5 %, signe que des entreprises encore debout étaient déjà engagées dans une phase de fragilité aigue.
Cette dynamique ne s'est pas arrêtée au 31 décembre. Elle se prolonge au premier trimestre 2026 avec une persistance que les chiffres de création peinent à compenser.
La création repart, portée par plusieurs activités de services… mais le turn-over s'accélère
Avec 177 707 immatriculations enregistrées entre janvier et mars, la France affiche une progression de 10 % par rapport au même trimestre de 2025. L'élan entrepreneurial ne s'est pas brisé. Mais sa composition mérite examen.
Les secteurs les plus dynamiques sont aussi ceux qui présentent les taux de rotation les plus élevés. L'information et la communication progressent de près de 28,9 % en création et de 34 % en radiation sur la même période. Les activités spécialisées, scientifiques et techniques progressent à la fois à l’entrée et à la sortie avec une hausse plus marquée des radiations. Ce double mouvement, caractéristique des activités de services à faibles barrières à l'entrée, traduit un renouvellement rapide davantage qu'une expansion durable du tissu productif.
À l'inverse, deux secteurs structurellement fragilisés poursuivent leur recul à la création : l'hébergement-restauration, qui perd plus de 13 % de ses immatriculations, et les transports, légèrement en retrait de 1,8%. La construction, quant à elle, stagne tout en concentrant le premier rang des procédures collectives avec 3693 procédures enregistrées sur la période. Commerçants et SAS rassemblent par ailleurs 71,2% des nouvelles immatriculations du trimestre - une concentration qui se retrouve, avec un coefficient bien supérieur, du côté des sorties.
Des radiations en hausse modérée, mais des sorties qui progressent
Les 166 634 radiations enregistrées sur le trimestre, en hausse de 3,4 %, dégagent un solde net positif de 11 073 unités. Ce chiffre brut peut rassurer ; sa composition inquiète davantage. Les radiations volontaires reculent, les radiations d'office également. Mais celles consécutives à une procédure collective bondissent de plus de 18 %, dépassant les 37 000 cas. La part des sorties liées à une défaillance progresse au sein de l’ensemble des radiations.
Les commerçants représentent encore plus de la moitié des radiations, avec 52,2%, proportion nettement supérieure à leur poids dans les créations. Les SAS voient quant à elles leurs radiations progresser d'un tiers (34,8%), en cohérence directe avec leur montée en puissance au registre ces dernières années : plus nombreuses, elles sont aussi plus exposées aux aléas du cycle économique.
Procédures collectives : les redressements progressent nettement
17 679 entreprises ont fait l’objet d’une procédure collective au premier trimestre, en hausse de 5,5 % sur un an. Ce niveau s’inscrit dans la continuité de 2025, sans inflexion notable.
La structure des ouvertures évolue toutefois. Les liquidations judiciaires restent majoritaires, avec sept procédures sur dix, mais leur volume recule légèrement. À l’inverse, les redressements judiciaires bondissent de 27,6 %, à 4 755 ouvertures. Cette progression reflète la persistance des difficultés, tout en pouvant signaler un recours plus en amont aux dispositifs de traitement judiciaire, avant la liquidation.
La construction concentre à elle seule plus d'un cinquième des procédures collectives ouvertes sur la période, devant le commerce et l'hébergement-restauration. À eux trois, ces secteurs regroupent plus de la moitié des défaillances - une configuration identique à celle observée tout au long de 2025, sans amélioration perceptible. Le BTP cumule particulièrement les signaux négatifs : quasi-stagnation à la création, hausse des radiations, et premier rang des procédures depuis plusieurs trimestres. Les SAS et SARL concentrent de leur côté, 84,2 % des procédures collectives ouvertes, reflet de leur prépondérance dans le tissu productif français.
Trésorerie : les tensions s’étendent à un nombre croissant d’entreprises
Les inscriptions de privilèges enregistrées au cours du trimestre confirment l'accumulation de tensions financières amorcées dès 2025. Les privilèges de la Sécurité sociale atteignent 3 682 nouvelles inscriptions, en hausse de 28,5 % sur un an. Ceux du Trésor public en recensent 1 881, soit une progression d'un tiers. Dans les deux cas, les montants moyens par dossier reculent sensiblement, d'un quart pour la Sécurité sociale, de près de 14 % pour le Trésor.
Cette configuration - plus de dossiers, créances unitaires plus faibles - indique que les difficultés de paiement ne se concentrent plus sur les seules entreprises en grande détresse, mais se diffusent vers des structures de taille plus modeste.
La baisse des injonctions de payer - en recul de 14 % sur le trimestre - constitue, dans ce tableau, un signal divergent difficile à interpréter sans données complémentaires. Elle touche la quasi-totalité des secteurs et des régions, et pourrait traduire aussi bien une moindre conflictualité interentreprises qu'un recours accru à d'autres voies de recouvrement.
La recomposition territoriale : Île-de-France perd des sièges, les façades atlantique et méditerranéenne gagnent
L'Île-de-France demeure de loin la première région entrepreneuriale du pays : elle concentre près d'un quart du stock d'entreprises actives, près d'un tiers des immatriculations nationales, et un quart des procédures collectives. Mais le solde des mouvements de sièges sociaux révèle une attractivité relative en déclin : pour 547 arrivées enregistrées, la région compte 1 318 départs, soit un déficit net de 771 sièges sur le seul trimestre.
À l'inverse, la Nouvelle-Aquitaine, la Provence-Alpes-Côte d'Azur, l'Occitanie et la Bretagne affichent les soldes entrants les plus élevés. Cette redistribution géographique, si elle se confirme dans les trimestres à venir, traduirait une recomposition progressive du tissu économique français au profit des grandes façades atlantique et méditerranéenne.
Conformité et transparence
Le trimestre est marqué par une explosion des signalements de divergences au Registre des bénéficiaires effectifs : 24 567 cas recensés, en hausse de 139,4 % sur un an. Pour mémoire, l'ensemble de l'année 2025 avait enregistré un peu moins de 60 000 signalements, déjà en forte progression. L'accélération est donc nette. Les anomalies les plus fréquentes portent sur l'identité des bénéficiaires et la nature des intérêts détenus, avec des hausses qui se comptent en centaines de points de pourcentage pour certaines catégories. Cette montée en puissance du dispositif de contrôle reflète à la fois une meilleure détection par les greffes et, vraisemblablement, une qualité déclarative initiale insuffisante.
Les dépôts de comptes annuels progressent de 12,5 %, atteignant 361 415 dépôts. Les structures en SAS et SARL concentrent l'essentiel de ces dépôts, dans des proportions cohérentes avec leur poids dans le tissu économique.
Sur le terrain de l'engagement sociétal, les sociétés à mission rebondissent à 277 unités, en hausse de 15,4 % après leur léger recul de 2025 (- 4,8% sur l’année). Les structures relevant de l'économie sociale et solidaire poursuivent pour leur part une progression plus régulière, avec une hausse de 9,9 % sur le trimestre.
Un trimestre de résistance, pas de rétablissement
Le premier trimestre 2026 ne marque pas de rupture avec la trajectoire dégradée de 2025. La hausse des créations est réelle, mais elle coexiste avec une sinistralité qui ne reflue pas : redressements judiciaires en forte progression, sorties contraintes en accélération, créanciers publics plus présents sur un nombre croissant d'entreprises. Le tissu entrepreneurial français résiste - le solde net reste positif, le stock d'entreprises actives continue de croître - mais les lignes de fragilité héritées de l'an dernier ne se résorbent pas.
La question posée au second trimestre est celle-ci : la montée des redressements judiciaires annonce-t-elle une stabilisation - les entreprises trouvant dans la procédure un sas de survie - ou préfigure-t-elle une nouvelle vague de liquidations dans les mois à venir ? Les données de trésorerie, qui pointent vers une diffusion plus large des difficultés de paiement, inclinent plutôt vers la prudence.
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